Les Dalles: Pour une dialectique du dedans et du dehors

 

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Mercredi 15 février 2017, dalle de Beaugrenelle. Trois considérations in situ:
1. Quand l’on est sur une dalle, même si on est à l’extérieur, c’est à dire en plein air, l’on est quand même à l’intérieur de la dalle.
2. La dalle a été structurée de telle manière qu’elle intègre tout ce dont l’homme type du XXème siècle nécessite, et même ce dont il n’a pas nécessairement besoin, les ainsi dits loisir, c’est à dire le superflu. À son intérieur l’on peut satisfaire nos besoins ainsi que nos envies, elle les sublime fonctionnellement et architecturalement parlant.
3. Fonctionnant comme une sorte de ville dans la ville, tout en étant intégrée à la ville même, elle en est indépendante.
Si ces agglomérations quasi indépendantes se trouvent insérées dans Paris, c’est parce que la problématique fondatrice de la dalle est celle d’optimiser la viabilité des transports dans la métropole. Influencés par les théories de l’architecte allemand Hilberseimer, les voies de circulation sont en fait soigneusement reparties au niveau zéro (1). D’après la Carta d’Athènes et l’étude conséquent de Le Corbusier sur La ville fonctionnelle (texte pionnier d’un urbanisme dévoué à l’utilitarisme), l’on peut remarquer que les voies anthropologiques aussi y sont très soigneusement reparties. Une structure capable de satisfaire les nécessités humaines et urbanistiques implique aussi, à rebours, une suggestion ferme et implicite des nécessités de la société. Si l’environnement a un impact déterminant sur les individus qui l’habitent, l’ensemble des dalles constitue bien sur un lieu architectural extrêmement séduisant, mais implique une façon de vivre qui est plutôt de l’ordre de l’aliénation travail – maison. Dans son article Les origines de l’architecture sur dalle (2) de Virginie Picon – Lèfebvre écrit: « en conclusion, la ville doit prendre le caractère d’une entreprise soumise à la rigueur d’un plan général sur des bases quantitatives provisionnelles ». Effectivement, en regardant aux dalles d’une perspective urbanistique, leur structure verticale engendre une sorte de hiérarchisation des différent services que l’on y retrouve distribués : transports, esplanade des loisirs, bureaux puis habitations. Il serait délicat de définir une sorte d’anthropologie urbanistique lié à cet endroit, dont à la fonctionnalité suit, implicitement mais puissamment, une forte imposition de l’environnement sur l’homme (3).
Cette question ouvre sur la thématique principale développée au sein des images qui suivent. L’impression eue à partir de la première visite sur ces lieux est celle d’une présence incombante qui ne concerne pas une dimension purement architecturale, quant plutôt de la structure dans sa totalité, sous sol compris, sur l’individu qui parcourt l’espace. Ce n’est pas que l’hauteur des tours, mais aussi les esplanades vides qui imprègnent l’esprit de celui qui marche. La présence de la dalle s’impose sur l’individu autant que sa fonctionnalité s’impose sur l’habitant, faisant oublier Paris à son extérieur et la rendant la dalle omniprésente au regard. C’est cette impression que j’ai voulu traduire dans mes images, la formulant comme l’impossibilité d’un dialogue intérieur – extérieur, lorsque la présence de la dalle devient totalisante et surgit aussi là où elle n’est pas visible. Toutes les photographies ont été prises sur les esplanades, en plein air, là où l’on est censés être ”dehors”. Puis le dessin et la gravure sur les images imprimées rappellent que l’on est quand même à l’intérieur de la dalle, re délinéant cette présence architectonique qui s’impose constamment au regard. Ainsi les reflets des vitrines des bureaux et des ateliers, qui sont censé être des échappatoires ludiques parmi les HLM, ne peuvent pas s’empêcher ce renvoi constant aux modules répétitifs qui décorent les bâtiments. Sur les esplanades, les aperçus du ciel ne suggèrent pas une voie d’échappement quant plutôt la continuation des surfaces des immeubles. Le dessin à l’encre et le grattage sont des actions sur les référents des photographies, où l’architecture revient au bidimensionnel et l’ajoute ou l’enlèvement des lignes transforment la surface. Ces modifications interviennent aussi pour fermer ou ouvrir l’espace, ainsi que pour créer des nouvelles voies de circulation. Dans La poétique de l’espace Gaston Bachelard, cite Supervielle soutenant que « la prison est à l’extérieur ». Bien que cette phrase sublime à la fois la puissance de la structure des dalles et le prévaloir de l’extérieur sur l’intérieur, l’on peut pas définir les dalles comme une prison. Ni comme un non – lieu, car bien qu’elles soient dépourvues d’une identité et d’une histoire elles sont quand même habitées. Peut être, la définition la plus pertinente est celle donnée par Henri Lefébvre dans La production de l’espace: celle d’hétérotrophies comme « espaces rejetés les uns dehors des autres».

 


(1) Dans le texte Hochaustadt du 1924.
(2) Publié dans Les années ZUP : architecture de la croissance 1960 – 1973.
(3) C’est intéressant du coup de fouiller des témoignages des habitants des dalles sur le site ville-ideale.com

 

 

©Martina Stella and martstella.com