La Plaine Saint Denis: L’Etre en devenir

 

 

 

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 Etre en devenir, livre relié à la main, 16 x 12 cm


D’or et déjà M disait: le devant, les Ë.
L’arête:
Ici c’est où j’habite depuis quelque temps ce n’est pas comme je l’imaginai. ce n’est pas très grand, pas très accueillant. pas beaucoup de choses.
mais ça ressemble à ce que demain j’appellerai chez moi.
I.
Si on la trouvait comme ça, maintenant telle qu’elle est aux alentours, plate
et plein d’avant-rêves. Devant le feu: une poignée de terre vague –
on en ferait un événement de la lumière un tremblement de l’arrière, vite lassant
II.
Si on la trouvait ainsi, comme on trouve les choses qu’on ne sait plus, les choses. Dans un coin d’ombre, sous les branchies au carrefour d’où remontent les routes
en sourdine. On irait en sourdine, on irait pour ainsi dire, on irait pour lui dire: qu’on meurt bien s’il faut s’écrire –
III.
ici comme vous voyez, les branches ont pénétré l’artère coaxiale. Dans
le point précis où l’avalanche grondait le 9 février 2010 –
IV.
Dans la suivante on a ce qu’on appelle un porteur de plomb, voyez les ailes
les deux planches courbes autour de
la carapace. Et l’incision majestueuse
des infiltrations baroques. Très rare!
V.
Et voici le même porteur, en détail: à la lunette d’approche, remarquez
le rangement, l’inventaire des épines l’archive des électrons. Admirez l’ordre constant, l’organisation rythmique du poil. et cette petite nébuleuse opaque un pressentiment de la chute.
VI.
Les suivantes, je vous préviens sont particulièrement cruelles, mais d’une splendeur nocturne. J’invite les plus sensibles – à sortir – :
Voici les intérieurs tragiques d’une créature d’avant le temps.
les instances d’ivoire des os
les blessures inévitables, un avenir incertain.

 

Texte de Gabriele Stera
Images et mise en page de Martina Stella

 

 

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Diaporama du livre

 

Lisant les archives de la ville de Saint Denis l’on apprend que les premiers objets qui ont marqué l’histoire de ce lieu sont des repères archéologiques datant du 5000 avant J.C., ère que l’on appelle Néolithique ancien. En regardant le site de la Plaine aujourd’hui, l’on pourrait avoir du mal à l’imaginer dépouillé, effectivement plain, et vide. Avec la Révolution, elle devient en fait l’une des zones industrielles les plus développées d’Europe : il s’agit d’un espace tactique qui, tout en étant situé juste à l’extérieur de Paris (donc des frais des droits de l’octroi2) est très bien desservi et relié à la ville. La proximité avec le canal consent en fait une voie d’échange parvenante jusqu’au bassin de la Villette, puis la construction du chemin de fer, qui eut lieu en 1844, permet de relier Paris à la Belgique. Ainsi, petit à petit, les usines surgissent : parmi les premières l’on peut rappeler les Verreries LEGRAS, installées sur la Plaine depuis 1859 et la société de taille de pierre Riffaud – Civet, crée en 1872. La Plaine n’héberge pas que des entreprises d’ailleurs, mais des habitations aussi : au début du XXème siècle, l’on assiste à une forte vague d’immigration d’espagnols, qui s’installent dans le quartier juste au dessus du Rue de Landy. L’agrandissement et le développement du site continuent jusqu’aux années ’50 quand sa surface est quasi totalement bouclé par les nouvelles constructions (dernière parmi lesquelles, celle des Entrepôts de la Société Prosilor). La situation demeure un peu près stable jusqu’au 1974, quand la crise du pétrole bouleverse l’économie mondiale. Depuis les années ’80, un lent processus de désindustrialisation de la Plaine commence et sa composition interne devient de plus en plus éclectique. Si l’on s’y promène aujourd’hui l’on peut y trouver les atelier de moulage de la Réunion des Musée Nationaux, l’Université Paris 13 Nord, qui y a installé un annexe, des studio cinématographiques, mais aussi le Stade de France, construit en 1995. Pour ne pas oublier ce petit gros bout d’histoire, des habitants et des travailleurs de la Plaine ont crée en 1996 une association qui s’appelle justement Mémoire Vivante de la Plaine, qui veut « reconstituer la mémoire vivante de la Plaine en collectant des témoignages et des documents ».
Comme dit Philippe Dubois en parlant de Rome4, la Plaine est de quelque sorte un palimpseste : l’on y trouve des couches nombreuses, des époques différentes, des architectures diverses. Une structure hybride. Le palimpseste résulte cohérent aussi parce que de mots, là dedans, il y en a partout. L’odonymie de cet endroit est étrangement amusante : rue de l’Encyclopédie, rue des Fillettes, rue de l’Imprimerie, avenue de la Métallurgie. Elles sont la couche d’au dessous, sur laquelle l’on a bâti, elles sont là pour rappeler un passé qui n’est pas si loin que ça. Ensuite, les affiches, les panneaux, les écrits sur le mur nous reportent constamment à l’idée qu’il s’agit d’un lieu vivant, en activité. Le fait est que le palimpseste renvoie à un quelque chose de l’ordre de l’inanimé, qui subit une action l’amenant au changement. La Plaine, elle, elle est animée, vivante, en constante ébullition. Sur les panneaux l’on lit « permis de démolir » et dans l’espace les grues sont omniprésentes au regard. C’est un lieu en transformation, un endroit sur le quel bâtir, un être en constant devenir.
C’est un peu comme ça que l’on l’a ressentie, comme ça donc que l’on veut la montrer : un corps ouvert dont l’on voit les organ(ism)es, une créature très ancienne qui a résisté au temps, tout en embrassant la modernité. Un hybride d’antique et de moderne, en construction et en destruction, un assemblage d’activité humaines.
Ainsi la notion d’assemblage fait le projet aussi. Le livre se constitue par des actions de construction et déconstruction, collaboration. Gabriele est un ami et un petit grand poète, qui poétise pour l’Italie et en italien, auquel j’ai demandé de collaborer à ce projet. D’habitude, comme l’on travaille ensemble, le dessin vient d’après la musique et les paroles. Inspirée par le travail de Godfrey Reggio (qui a réalisé une œuvre incroyable avec Ron Fricke et Philip Glass au titre Koyaanisquatsi) j’ai voulu faire en sorte que le principe de collaboration ne soit pas juste l’aboutissement de l’oeuvre mais qu’il participe à son processus de création aussi. D’après des nombreuses inspections sur la Plaine, j’ai lui ai envoyé une sélection de 15 images (trois pour chaque partition présente sur la carte) qui, à mon avis, faisaient transparaitre l’esprit du lieu. Il ne s’agissait pas nécessairement de ”belles images”, ni de photographies panoramiques, mais de focus sur des aspects (subjectivement) identitaires de chaque zone. Ainsi il a écrit le texte, sans jamais avoir vraiment été sur la Plaine. Après avoir étudié son écrit, j’ai donc repris la totalité de mes archives photographiques et remanie toutes les images pour leur donner un sens autre. Pour moi, le principe de la collaboration entre différentes pratiques artistiques réside ici. Afin que d’une création en jaillisse une autre, que chacun y garde son propre point de vue et que la perspective de l’Autre soit une surface sur laquelle édifier d’autres fondements encore, dans un échange perpétuel. Ainsi certaines images inspirent un texte, puis le texte inspire d’autres images, puis si l’on voudrait de ces images un autre texte encore.
C’est l’idée d’une résonance, de l’écho d’une vision exprimée par un médium qui résonne dans un autre médium, jusqu’à l’émergence d’un ensemble fini. J’ai essayé à rendre cette idée dans la construction du livre, où es nombreux espaces vides et le grand nombre de pages demandent un rythme de lecture assez lent. Elles veulent induire le lecteur à l’entendre, cette résonance, à prendre son temps pour écouter l’écho. Le texte et les images ont besoin de leur espace, pour respirer et pour se faire comprendre. Les photographies ne veulent pas illustrer le texte : ayant été prises auparavant la phase d’écriture, elles n’ont pas été prises en fonction des paroles. Elles tracent un parcours autre dans la Plaine, celui de ligne rouge qui va et qui vient tout au long du texte. Dans leur ordre, elles pourraient parler par elles mêmes, racontant d’un trajet circulaire qui commence et qui se termine dans le noir percé par une lumière. C’est ici où la voix du texte narre son histoire. Cohésion, cohabitation, résonance pour l’émergence. Etre en devenir.

 

 

©Martina Stella and martstella.com

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